Propos sur le design élémentaire
Traité ésotérique de l'interaction des forces dans le design digital
- PARTIE 2 -
Chapitre 3 Éloge de la complexité
Pour progresser dans cette démonstration, nous devrons désormais aller puiser aux sources des enseignements de Pythagore et de Platon. C’est probablement la perspective d’une sophistication conceptuelle croissante qui pousse l’Atomic design à ignorer purement et simplement la Tétraktys, comme si celle-ci n’était qu’un artefact décoratif déniché au détour d’un musée d’Athènes. Le Material design et, avant lui, le Flat design n’avaient intégré qu’une poignée de métaphores scientifiques égarées, amalgamées à des références artistiques dont l’essence avait été soigneusement vidée de son sens. Faut-il en conclure que le designer moderne n’est rien d’autre qu’un érudit autoproclamé, un thaumaturge digital persuadé d’être un savant ? L’hypothèse n’est pas absurde lorsque l’on observe les argumentaires fumeux qui soutiennent les deux approches précédemment citées. L’Atomic design, au moins, tente de se confronter à la surface tangible des choses — un effort qu’il faut saluer, même s’il demeure dérisoire. Naturellement, nous n’allons pas ici dérouler l’intégralité de l’arithmologie pythagoricienne. Nous la considérerons comme acquise, tout lecteur sérieux ayant déjà parcouru ses fondamentaux — à défaut, wikipedia fera l’affaire, même si cela revient à consulter Euclide au travers d’un hublot sale.
Pythagore nous enseigne d’abord que « Tout est nombre », et jusqu’à présent aucune observation rigoureuse n’est venue démentir cette assertion.
Le système binaire, qui sous-tend aujourd’hui l’ensemble des infrastructures numériques, n’est en définitive qu’un serviteur docile de cette vérité première.
Quant aux technologies qui nous permettent de travailler au quotidien, nous les manipulons avec une désinvolture confondante,
sans en comprendre les fondements, mais en profitant malgré tout de leur fonctionnement.
Le tout-numérique n’est donc rien d’autre qu’une forme de suicide méthodologique… mais poursuivons.
Si tout est nombre, alors la création n’échappe en rien à cette règle.
Une représentation graphique — qu’il s’agisse d’un concept, d’un rêve ou d’un embryon de maquette —
n’est que la traduction visible d’impulsions physiques, électroniques, et ultimement atomiques.
Nous sommes électroniques, que cela nous convienne ou non.
Concevoir, c’est donc articuler une pensée à travers les états 1 et 0,
ces briques binaires élémentaires qui se combinent jusqu’à engendrer nos plus grandes prétentions visuelles.
Nous voici ramenés à la Tétraktys : le point (1), la ligne (2), la surface (3), le solide (4).
Soit 1 + 2 + 3 + 4 = 10, la décade parfaite.
Dans l’édifice géométrique pythagoricien, la tétrade représente la totalité des formes possibles
— autrement dit, la possibilité même de toute création.

Fig. C1 - Tétraktys
À partir de ces éléments (qui, il faut le rappeler, ne sont pas des sapins de Noël malgré les apparences), nous observons que l’arrangement élémentaire autorise l’échange subtil qui produit la nuance via les fameuses « lignes de forces ». Cette architecture invisible assure l’unité de l’objet et organise la matière graphique, générant une série d’interactions dont nous détaillerons les implications dans le chapitre suivant. La résultante dominante de ces interactions — bien que non représentable dans le spectre visible — peut être appréhendée grâce au fond coloré de la tétrade. Celui-ci sert de méta-indicateur, transposable ensuite à l’infini dans des configurations géométriques de complexité croissante.
Exemples :

Fig. C2
Platon établit des liens entre dimensions, figures, nombres et éléments, Aristote conclut :
« Ce qui est absolument indivisible, mais avec position, est un point ;
ce qui est divisible selon une dimension est une ligne ;
ce qui est divisible selon deux dimensions est une surface ;
ce qui est absolument divisible en quantité et selon trois dimensions est un volume ».
Nous devons donc, à présent, comprendre ce qui se produit le long des lignes de forces évoquées plus haut. C’est précisément ici que la disposition initiale des éléments devient savante. Car en manipulant ces lignes, nous ne déplaçons plus seulement des formes : nous influençons des forces indociles, dotées de comportements qui dépassent largement les facultés cognitives de celui qui se contente d’appliquer un guide de design système. Soyons justes : ces forces ne sont pas capricieuses, elles obéissent simplement à des logiques singulières — logiques qu’il nous faut aborder avec une humilité prudente. C’est Aristote qui s’attela à démêler cet écheveau, en attribuant des qualités aux forces combinées, exactement comme nous ajoutons aujourd’hui des dimensions à l’espace-temps pour expliquer nos contradictions. C’est précisément ce que nous étudierons désormais.
Chapitre 4Qualités & interactions
En se fondant sur les travaux croisés de Pythagore, de Platon et de Philistion, Aristote postule que du mélange primaire des éléments (Fig. 1a) émergent quatre qualités fondamentales : chaud, froid, sec et humide. Chacune de ces qualités se trouve associée à deux éléments, ce qui signifie en retour que chaque élément se voit attribuer deux qualités spécifiques. La répartition obéit à une logique d’une subtilité remarquable : certaines qualités s’articulent naturellement entre elles, tandis que d’autres s’opposent frontalement et ne peuvent en aucun cas être combinées (chaud ∦ froid ; sec ∦ humide). Les schémas d’interactions ci-après permettront d’éclairer ce point avec la rigueur attendue.

Fig. D1
C’est à partir de ce cadre que nous pouvons commencer à interpréter les résultats des échanges de forces.
En introduisant ces nouvelles dimensions, nous comprenons immédiatement la nécessité de manipuler les opposés avec prudence,
sans quoi le système se dérègle et produit des effets contre-nature.
Ainsi, lorsque le FEU et l’AIR sont combinés, il devient indispensable d’opérer un arbitrage entre SEC et HUMIDE,
ces deux qualités étant irréconciliables. Cette configuration ouvre plusieurs résultats possibles :
• FEU + AIR = SEC + CHAUD
• ou FEU + AIR = CHAUD + HUMIDE
• AIR + FEU = HUMIDE + CHAUD
• ou AIR + FEU = CHAUD + SEC
(Et rappelons, conformément au premier chapitre, que CHAUD + HUMIDE ≠ HUMIDE + CHAUD,
l’ordre introduisant un effet directionnel quantique que nous ne redévelopperons pas ici.)
Une combinaison peut n’intégrer qu’une seule des qualités disponibles, mais elle produira toujours la dominante de l’élément premier.
Sur la même base d’exemple, nous obtenons alors :
• FEU + AIR = CHAUD
• ou FEU + AIR = SEC
• AIR + FEU = CHAUD
• ou AIR + FEU = HUMIDE
C’est ce type de variations qui explique la richesse, mais aussi la dangerosité, des combinaisons élémentaires lorsqu’elles sont mal maîtrisées.
Il convient également de noter que ces qualités déterminent des caractères, sur lesquels l’astrologie
— avec sa précision légendaire — s’appuie encore aujourd’hui.
Les qualités CHAUD et FROID sont dites actives, tandis que SEC et HUMIDE relèvent des qualités passives.
• CHAUD ⪢ traduit l’énergie, l’expansion et l’extraversion.
• FROID ⪢ désigne l’immobilité, l’introversion et le repli intérieur.
• SEC ⪢ manifeste l’analyse, la séparation et l’individualisation.
• HUMIDE ⪢ unifie, relie et collectivise.
On comprend ainsi qu’une simple variation de qualité peut transformer un prototype fonctionnel en une interface hystériquement expansive,
ou inversement en un layout d’une inertie glaciaire.

Fig. D2
A ce stade il est nécessaire d’introduire un principe que les écoles antiques ne pouvaient qu’entrevoir, mais que Newton a formalisé : la gravité. Car si les interactions élémentaires semblent se suffire à elles-mêmes, elles demeurent suspendues dans un système qui, pour fonctionner, suppose un univers statique et immuable. Cette hypothèse — parfaitement contredite depuis, ce qui ne nous empêchera pas de l’utiliser ici — permet de considérer chaque élément et chaque qualité comme un corps doté d’une masse conceptuelle, exerçant une attraction proportionnelle à son intensité. Ainsi, CHAUD attire naturellement SEC, comme deux planètes partageant une orbite commune, tandis que FROID repousse HUMIDE selon une dynamique tout aussi prévisible qu’élégante. Il ne s’agit pas d’une gravité physique, bien entendu, mais d’une gravité symbolique, suffisante pour structurer les échanges et maintenir la cohésion de l’ensemble. Sans ce cadre newtonien volontairement simplifié, les combinaisons précédemment étudiées se disperseraient dans un chaos théorique rendant toute création digitale aussi improbable qu’une orbite stable sans masse centrale.
Nous voici donc techniquement armés pour aborder les premières applications concrètes de ces théories.
Il faut néanmoins reconnaître qu’aucune rigueur scientifique — aussi aride soit-elle —
ne parviendra jamais à rendre compte de la part de magie inhérente à tout processus créatif,
y compris lorsqu’il s’agit d’une commande encadrée par un budget et un planning serré.
Comment, en effet, manipuler des forces impalpables pour les faire entrer dans un workflow dominé par des impératifs commerciaux ?
Comment préserver la création dans ce qu’elle a de juste, sans l’écraser sous le poids de normes d’uniformisation toujours plus envahissantes ?
Et surtout : Peut-on réellement exploiter l’élasticité du temps pour satisfaire un cahier des charges ?
Ou s’agit-il là d’un mirage entretenu par des logiciels qui promettent l’instantanéité ?
Autant de questions que la science n’a jamais su résoudre, mais que le designer, lui, doit affronter quotidiennement.
Avant de pouvoir comprendre la rupture opérée par Einstein, il faut saisir que les limites du modèle newtonien ne tiennent pas seulement à des faits nouveaux, mais à un changement profond dans la manière même de produire des concepts scientifiques. Einstein formule cela clairement :
« Nous savons désormais que la science ne peut naître
de la seule expérience immédiate et qu’il nous est impossible,
lorsque nous en construisons l’édifice, de nous passer de la libre invention,
dont nous ne pouvons vérifier l’utilité qu’a posteriori,
à la lumière de notre expérience. »
Cette idée — la libre invention — marque une étape décisive : les lois fondamentales ne sont plus considérées comme des évidences dictées par la nature, mais comme des constructions intellectuelles que l’on propose, puis que l’expérience valide ou invalide. C’est précisément cette liberté créatrice, assumée et méthodique, qui permettra à Einstein de reformuler entièrement l’espace, le temps et la gravitation. Le chapitre suivant montrera comment cette démarche, à la fois rationnelle et inventive, rend possible la relativité et transforme notre conception du réel.
A SUIVRE...
Propos sur le design élémentaire
Traité ésotérique de l'interaction des forces
Introduction : Empédocle
Chapitre 1 : Les éléments
Chapites 2 : Combinaisons
Partie 2
Chapitre 3 : Éloge de la complexité
Chapitre 4 : Qualités & intéractions
à venir : Partie 3
Chapitre 5 : La libre invention